Qu’est-ce que le trauma complexe?

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Publié le 25/04/2022
25/04/2022



Prenez un instant et imaginez que la vie est un long voyage. Pour les jeunes qui, au cours de leur vie, ont pu compter sur la présence d’adultes bienveillants, chaleureux, prévisibles, sensibles et protecteurs, ce voyage se déroule sous le soleil des tropiques en formule tout inclus : la météo est généralement agréable, la nourriture est abondante et les habitants sont accueillants. Ces jeunes peuvent se permettre de voyager léger : un maillot de bain, quelques vêtements et le tour est joué ! Toutefois, pour les jeunes ayant vécu des traumas interpersonnels, le voyage peut se dérouler ailleurs, très loin dans les profondeurs de l’Arctique. Le climat est glacial, la nourriture est rare et on s’y sent isolé. Dans ces conditions extrêmes, ces jeunes portent une valise très lourde. Cette valise contient beaucoup de vêtements dont ils ont besoin pour se protéger du froid, des outils pour s’adapter à la rudesse du milieu et des armes pour se défendre contre les animaux dangereux.
 
Je vous invite à vous poser ces questions :
 
  • Dans quelles conditions les jeunes avec qui vous habitez, auprès desquels vous intervenez ou auxquels vous enseignez ont-ils grandi ? 
  • Quels évènements potentiellement traumatiques ont-ils vécus au cours de leur jeune vie ? 
  • Que contient la valise de ces jeunes ? Quels mécanismes d’adaptation ont-ils dû développer pour se protéger ?
  • Se pourrait-il que certains des jeunes que vous côtoyez vivent un trauma complexe ? 

















Les capacités d’adaptation des jeunes vivant un trauma complexe sont mises à rude épreuve et ils sont souvent affublés d’une multitude d’étiquettes. Mais qu’y a-t-il sous les étiquettes utilisées pour qualifier ces jeunes ? Qu’y a-t-il sous les « pathologies » qu’ils présentent ? Qu’y a-t-il sous leurs « problèmes de comportement » ?

Le trauma complexe, c’est quoi ?




Le trauma complexe chez l’enfant et l’adolescent réfère à une double réalité, soit :

  1. l’exposition chronique ou répétée à des traumas interpersonnels impliquant habituellement une figure de soins (p. ex. un parent, un membre de la famille élargie, un gardien, une personne en autorité comme un enseignant ou un entraîneur, etc.); 
  2. et la complexité des conséquences résultant de cette exposition (Ford et Courtois, 2013; Milot et al., 2018).








1. Exposition chronique ou répétée à des traumas interpersonnels 


Les traumas interpersonnels se vivent au sein même des relations significatives que les jeunes entretiennent avec leur entourage. L’exposition aux traumas interpersonnels étant chronique ou répétée, les jeunes vivent dans la menace constante qu’ils se reproduisent : pour bien comprendre ce qu’ils peuvent ressentir, imaginez-les marchant toute leur vie sur un terrain miné, sachant pertinemment que des bombes finiront par éclater. 





Les traumas interpersonnels impliquent une forme de trahison des figures de soins envers les jeunes. Cette trahison vient du fait que les expériences traumatiques constituent une violation de l’attente universelle selon laquelle les jeunes peuvent faire confiance aux adultes pour les protéger et répondre à leurs besoins, alors que ce sont ces mêmes adultes qui leur causent du tort (Ford et Courtois, 2013). Les traumas peuvent également prendre place dans un contexte de contrôle et de domination (Ford et Courtois, 2020).

LES TRAUMAS 
INTERPERSONNELS 
IMPLIQUENT UNE FORME 
DE TRAHISON DES 
FIGURES DE SOINS 
ENVERS LES JEUNES.





La fuite est difficile, voire impossible, ce qui rend les conditions plus propices à la récurrence des expériences traumatiques (Ford et Courtois, 2020). En effet, à l’opposé des adultes, les jeunes peuvent avoir de la difficulté à se tourner vers les autorités pour obtenir de l’aide, car les figures de soins qui s’en prennent à eux incarnent elles-mêmes l’autorité. De plus, les jeunes sont foncièrement loyaux envers leurs figures de soins, même si ces derniers les maltraitent. Ils n’ont donc pas d’autre choix que de s’organiser pour survivre dans les conditions auxquelles ils sont confrontés (van der Kolk, 2014). 



















L’exposition à des traumas interpersonnels n’est pas rare. En effet, dans la population générale, il est estimé qu’au moins une personne sur trois, voire deux personnes sur trois, a vécu au moins un évènement potentiellement traumatisant au cours de l’enfance ou de l’adolescence (Afifi et al., 2014; CDC, 2021). Cette proportion peut monter jusqu’à 100 % au sein d’autres types de populations (p. ex. adolescents hébergés en centre de réadaptation; Collin- Vézina et al., 2011). De plus, les traumas interpersonnels sont rarement vécus de façon isolée. La plupart des gens qui vivent ce genre de traumas en vivent plus d’un type, et ce, à plusieurs reprises (Dong et al., 2014; Ford et Courtois, 2013). On peut donc dire que l’expérience des traumas interpersonnels est souvent une condition de vie plutôt que de simples évènements ponctuels et isolés. Il est donc pertinent de présumer que les jeunes qui sont desservis par nos organisations (p. ex. écoles, soins de santé et services sociaux, protection de la jeunesse) puissent avoir un historique de traumas et de prendre des précautions universelles visant à être sensibles à cette réalité (Hodas, 2005).


















2. Complexité des conséquences résultant de l’exposition aux traumas interpersonnels


Les traumas interpersonnels vécus de façon chronique ou répétée sont associés à des conséquences complexes chez les jeunes, c’est-à-dire des conséquences multiples et variées qui couvrent un large éventail de sphères développementales (p. ex. émotionnelle, physique, cognitive, comportementale, relationnelle; Cloitre et al., 2009; van der Kolk et al., 2009). Le portrait clinique peut donc être très différent d’un jeune à l’autre. Les conséquences, souvent sévères et persistantes, peuvent s'enchevêtrer et s’interinfluencer, ce qui peut créer un cercle vicieux où chacune des répercussions s’alimentent entre elles (Milot et al., 2018). 

Comme les traumas sont vécus de façon chronique ou répétée, de puissants mécanismes d’adaptation vont être enclenchés, ayant pour fonction de protéger l’intégrité psychologique et physique des jeunes (Herman, 1992). Ces mécanismes vont conduire à de graves conséquences sur la maturation et le développement psychologique et physiologique des jeunes, pouvant même ébranler des acquis développementaux (Ford et Courtois, 2020; Herman, 1992). 


LECTURE POUR EN SAVOIR PLUS SUR LE TRAUMA COMPLEXE CHEZ L'ENFANT ET L'ADOLESCENT :


6 X 9"; ISBN 978-2-925213-05-5



Qu'est-ce que le trauma complexe ? Comment adopter une approche sensible aux traumas ? Comment bien répondre aux besoins de ces jeunes ? Qu'y a t-il sous les « problèmes de comportements » observés chez les jeunes qui vivent des traumas complexes ?

Marie-Ève Grisé Bolducrépond ici à plusieurs questionnements que peuvent se poser les adultes qui souhaitent mieux comprendre les jeunes qui vivent des traumas complexes, en prenant en considération ce qui peut se cacher sous leurs comportements, c’est-à-dire des besoins non comblés, des difficultés de régulation émotionnelle et la perception de menaces et de dangers.

Comme l’intervention auprès de ces jeunes comporte de nombreux défis, cet ouvrage propose plusieurs pistes d’intervention pour les accompagner de manière sensible et adaptée à leurs enjeux. Il s’adresse donc aux parents, aux enseignants, aux éducateurs, aux intervenants, aux familles d’accueil et aux différents professionnels qui prennent soin d’eux en y mettant tout leur cœur et leur énergie.










MARIE-ÈVE GRISÉ BOLDUC

Marie-Ève Grisé Bolduc, M. Sc., est détentrice d’une maîtrise en psychoéducation de l’UQTR. Auparavant intervenante en protection de la jeunesse pendant plusieurs années, Marie-Ève est présentement chargée de cours à l’UQTR et elle offre des conférences dans différents milieux, tant au Québec qu’en France. Elle est aussi assistante de recherche pour le Centre d’études interdisciplinaires sur le développement de l’enfant et de la famille de l’UQTR et le Centre for Research on Children and Families de l’Université McGill. En 2021, Marie-Ève a reçu le Prix étudiant du Consortium canadien sur le trauma chez les enfants et les adolescents. Elle est aussi l’auteure ou la co-auteure d'articles scientifiques et chapitres de livres. Très active sur les réseaux sociaux, elle souhaite sensibiliser la population à la question du trauma complexe et des approches sensibles aux traumas.